DOCUMENTATION ET TRANSMISSION DE LA DANSE CONTEMPORAINE ET ACTUELLE QUÉBÉCOISE / FONDATION JEAN-PIERRE PERREAULT
EC2
© Jean-Pierre Perreault
par Sophie Michaud vendredi 20 janvier 2017
Exposé

Comment définir l’œuvre chorégraphique ?

Auteure : Sophie Michaud, conseillère artistique en danse.

Texte présenté lors de la Journée de réflexion sur le droit d’auteur et le legs artistique en danse, 2 octobre 2015.

Au risque de faire la preuve d’une témérité malheureuse, j’ai accepté de répondre à la question : « Comment définir l’œuvre chorégraphique »? Sans hésiter, j’ai cru que le terrain m’étant familier, je pouvais m’y avancer sans craindre de m’y enfoncer. Que de naïveté ! Ce n’est pas parce qu’on la fréquente tous les jours qu’on peut prétendre expliquer comment la danse fait œuvre… Vraisemblablement, c’est le mot, le mot « œuvre » qui cause problème. À un point tel que j’ai réalisé que c’est avec une certaine pudeur que nous utilisons le terme « œuvre chorégraphique ». Du moins au quotidien. En studio, nous parlons d’une pièce ou d’une création en cours, et c’est plus tard, beaucoup plus tard, au moment où nous accédons à la scène que nous nous approprions le terme « œuvre chorégraphique ». Est-ce le fait que nous y trouvions « son lieu de subsistance » comme le dit Frédéric Pouillaude (1) ? Enfin, il y a là une transformation, sans doute l’étape cruciale de la « mise en œuvre ». Or, le Grand Robert a beau définir l’œuvre comme « le résultat sensible d’une action ou d’une série d’actions orientées vers une fin », de fin la danse n’a que faire. Au moment de sa « donation en présence » (Pouillaude), la danse poursuit son œuvre. Plutôt de nature intranquille, elle continue à chercher : la danse devenue œuvre est une question en redéfinition. Inspirée des propos de Béatrice Lenoir (2), je dirais que comme toute œuvre d’art, sa forme est celle d’un certain inachèvement, ce qui ne signifie pas pour autant que nous l’ayons abandonnée. Bien au contraire.

Afin d’y voir plus clair, revenons sur nos pas et retournons en studio. À la question « Comment définir l’oeuvre chorégraphique« , je choisirai l’évitement et répondrai : « D’où vient l’œuvre chorégraphique? ». Parce que nombres de fois j’en ai été témoin, je pense que l’œuvre chorégraphique est d’abord une idée que l’on dépose au milieu d’un studio : une idée dont parfois la teneur en mots, en images ou en gestes, est à peine perceptible. D’autre fois, cette idée s’impose, déjà elle est évocatrice, volubile, agile. En tout temps, quelqu’un l’a déposée, là, sous les yeux curieux de corps aux aguets. Il y a donc un idéateur et lui revient le titre de chorégraphe.

En toute logique, si de nouveau je me réfère au Grand Robert, je pourrais ajouter que cet idéateur/chorégraphe est « auteur », c’est-à-dire celui qui est à l’origine d’une chose, qui en est la première cause.

Par ailleurs, et c’est sans arrière-pensée que je l’affirme, si l’idée qui se retrouve en studio a le pouvoir de mobiliser les corps et les esprits, c’est qu’elle est de nature obsessive. Car pour oser convier un groupe d’artistes dans un espace vide, il faut que l’idée qu’on porte en soi se fasse insistante, incessante dans sa façon de se manifester : avant d’être répétable, il faut d’abord qu’elle soit implacablement répétitive. Cela étant, le groupe peut œuvrer, c’est-à-dire travailler pour une cause, accomplir une œuvre. Ce qui m’amène à tenter de répondre à une troisième question : « Comment l’œuvre chorégraphique se construit –elle? »

Pour Alain Coulange (3), « (…) l’œuvre est un objet illimité d’études. La révélation de l’œuvre se constitue à partir de son appréhension comme question et de la question comme œuvre ». Nous y revoilà donc, l’idée est une question, je dirais une question en devenir. Pour qu’elle prenne, forme, prenne corps, il faut entreprendre une fouille. Alors qu’il m’enseignait, Paul-André Fortier rappelait au groupe de jeunes danseurs dont j’étais, qu’il faut chercher l’œuvre qui, insistait-il, ne se trouve nulle part d’autre que dans le studio. Le chorégraphe est donc celui qui guide ce travail de débusquage auquel sont conviés ses collaborateurs : interprètes, répétiteur/assistant, dramaturge et concepteurs. Au premier jour de la création de l’oeuvre, le studio devient une sorte de chambre d’écho où se réverbèrent les mots, les gestes, les sons et les silences, à un point tel qu’il est parfois difficile de savoir en quel corps s’est répercutée l’idée, en quel lieu, en quel temps, elle a gagné en force, en finesse, en souplesse, en complexité. Chose certaine, vient un temps où la résonance appelle le raisonnement, un raisonnement  toujours en quête de sens, de sensibilité, de sensorialité… Nous nous y dédions, nous nous acharnons, nous répétons. Et l’auteur, c’est ce que révèle l’étymologie,  fait croître, augmenter. Dans le sens d’augmenter la connaissance. Dans un sens plus ancien : produire ce qui n’existe pas encore, augmenter le réel, créer.

Mais encore, créer dans l’espace chorégraphique, c’est aussi favoriser la rencontre des langages et y croire. En d’autres mots : s’ouvrir, découvrir, choisir, rejeter, s’ajuster, reprendre jusqu’à ce qu’à ce que la question, la question de l’œuvre, s’inscrive dans les corps. Dans ce contexte, alors que certains chorégraphes y vont d’une écriture serrée, fixée en tous points, d’autres comme l’explique encore Pouillaude, « élargiront le grain ». Le danseur aura donc plus ou moins le choix de répondre et de relancer de sa main la question posée par l’œuvre. Et ce, jusque sur scène. À pied d’oeuvre, il aura lui aussi le droit de se faire auteur.

Qui est l’auteur de l’œuvre? Au début des années 80, à l’époque où les chorégraphes faisaient reconnaître la notion de danse d’auteur, de son côté, l’américain, Howard Becker (5), sociologue et musicien, offrait un regard singulier sur la création de l’œuvre d’art.

« Tout travail artistique de même que toute activité humaine fait intervenir les activités conjuguées d’un certain nombre, souvent d’un grand nombre, de personnes. L’œuvre d’art que nous voyons ou que nous entendons au bout du compte commence et continue à exister grâce à leur coopération. Celle-ci peut revêtir une forme éphémère, mais devient souvent plus ou moins systématique  engendrant des structures d’activités collectives que l’on peut appeler monde de l’art (…) L’œuvre est empreinte de multiples décisions et interprétations qui font du « monde de l’art » tout entier « son auteur ».

Comment définir l’œuvre chorégraphique ? D’où vient-elle ? Comment se construit-elle ? Qui en est l’auteur ? Tout est encore à dire. Ce texte n’était rien d’autre qu’un « hors-d’oeuvre ».

Notes

(1) Frédéric Pouillaude, (2009). Le désoeuvrement chorégraphique. Étude sur la notion d’œuvre en danse. Paris : Éditions Vrin, coll. Essais d’art et de philosophie.

(2) Béatrice Lenoir, (1999). L’œuvre d’art. Paris : Flamarion

(3) Alain Coulange, (2003). L’œil indiscret. L’œuvre comme question, la question comme œuvre. L’Harmattan, coll. Esthétiques.

(4) Howard S. Becker, (1982) [1988, 2010]. Les mondes de l’art. Paris : Flammarion.

 

 

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